De tous les pays qui composent l’ancien empire colonial de la France, il en est un dont l’actualité ne laisse jamais indifférents les Français, c’est Haïti.
La première raison est d’ordre culturel. La contribution de ce pays au rayonnement de la langue française est telle que chaque fois qu’un écrivain haïtien est lu dans le monde, la France en tire sa part de fierté, car c’est aussi son héritage qui se prolonge à travers nos lettres. René Depestre, Dany Laferrière, Gary Victor, Makenzy Orcel, Yanick Lahens, Lyonel Trouillot ou Jean d’Amérique sont lus avec autant d’engouement à Paris qu’à Port-au-Prince, et c’est à un grand poète haïtien, Louis-Philippe Dalembert, qu’a été attribué le Goncourt de la poésie en 2024. La plus haute distinction des lettres françaises.
La deuxième raison est d’ordre civilisationnel. Haïti est, dans toute l’histoire, le premier pays souverain issu d’une guerre de libération d’esclaves victorieux de leurs maîtres. Et cette guerre (1791-1803) c’est contre la France qu’il a fallu la gagner, le 18 novembre 1803 à Vertières.
Pour au moins ces deux motifs, Haïti occupe une place à part dans l’histoire de la France, et tout propos d’un dirigeant français concernant ce pays prend aussitôt une résonance considérable compte tenu du caractère symbolique des enjeux. Aussi les mots d’Emmanuel Macron en décembre 2024 depuis Rio de Janeiro, traitant les dirigeants haïtiens de “cons”, les rendant par la même occasion responsables du malheur de leur propre pays, ont-ils provoqué un tollé et rouvert une blessure. C’était quelques jours avant qu’il n’aille traiter de Mamadou, les patients des hôpitaux de Mayotte, plongés dans la détresse après le passage du cyclone Chido.
Deux semaines plus tard, le premier janvier 2025, le jour de commémoration de sa glorieuse indépendance, Haïti par la voix de Leslie Voltaire, président en exercice du Conseil Présidentiel Transitoire, demande officiellement le remboursement de la rançon versée aux propriétaires d’esclaves et des réparations pour fait de colonisation.
Dans la boîte de Pandore que constitue ce dossier, on trouve à la fois une exigence de réparation matérielle et un impératif de reconnaissance mémorielle envers les descendants d’esclaves qui ont dû racheter une liberté qu’ils avaient déjà acquise sur le champ de bataille. Comment en est-on arrivé là ? Comment en sortir ?
Rappelons qu’après la proclamation de son indépendance, Saint-Domingue prit le nom d’Haïti, le premier janvier 1804 à l’issue d’une guerre qui coûta la vie à plus de 200 000 personnes, dont 40 000 soldats venus de la métropole. Cependant, il n’a pas suffi aux Haïtiens de gagner leur liberté sur le champ de bataille.
Malgré deux décennies d’autonomie de fait et d’échanges fructueux avec le reste du monde, l’Etathaïtien n’a été reconnu officiellement par aucun pays. Même pas par les républiques sœurs de l’Amérique latine à l’indépendance desquelles Haïti avait pourtant apporté son inspiration et son soutien matériel.
Dans la France de la Restauration, les Emigrés et parmi eux, les anciens colons de Saint-Domingue, entretenaient l’idée d’une reconquête de “Saint-Domingue”, (selon l’appellation ancienne) et de rétablissement de l’esclavage pour mettre au pas l’Etatrebelle. Le traité de Vienne (1815), en reconnaissant ce droit de conquête à la France obligea les dirigeants haïtiens à prendre au sérieux la menace. Durant les vingt premières années de son indépendance Haïti ne vécut que dans l’attente de cette attaque et s’y prépara en se couvrant d’un brun manteau de forts disséminés aux points stratégiques du territoire pour résister à l’ennemi. La Citadelle La Ferrière témoigne de cet esprit d’indépendance qui animait les fondateurs de la nation.
Si Haïti se retrouva en situation de solitude existentielle sur le plan international, la France en 1825 n’était pas en bonne posture dans la Caraïbe. Après les défaites successives de Vertières (1803), de Trafalgar (1805) de Waterloo (1815) la France n’avait pas les moyens d’une opération d’envergure pour rétablir son autorité sur la colonie rebelle. Elle pouvait en revanche lui servir de chaperon pour obtenir un droit d’accès dans le concert des nations et monnayer ses services. Cette autonomie non désirée, il fallut bien en prendre acte. Pour cela, les Haïtiens devaient payer le prix fort. C’est le sens de la politique française vis-à-vis du nouvel Etat indépendant d’Haïti.
Le 17 avril 1825, le roi Charles X imposa par la force, sous la menace de détruire la capitale, une ordonnance qui “octroie” cette indépendance en échange du paiement d’une véritable rançon de 150 millions de francs-or. Une somme destinée à dédommager les anciens propriétaires de plantations et d’esclaves lésés par l’abolition de l’esclavage et la rupture des liens avec la métropole.
Pour satisfaire cette exigence de la France, Haïti fut placée dans l’obligation de contracter un emprunt auprès d’une banque française, le CIC, pour faire les premiers versements et, à plus long terme, sacrifier au service de la dette. Le pays y consacra plus de 80% du budget de l’Etat jusque dans les années 1950.
Ainsi est né le syndrome haïtien de la France : la récurrence dans le débat public d’une dette indue qui a dès le début hypothéqué les chances de réussite d’un projet national égalitaire et ambitieux. De là à dire que la France est responsable de tous les malheurs d’Haïti, il n’y a pas qu’un pas, que nous nous garderons bien de franchir. Mais il sera toujours difficile pour Paris de se comporter en Ponce Pilate face au drame haïtien. Aussi, prétendre aujourd’hui que la France n’a rien à voir avec ce qui se passe en Haïti, et gratifier les Haïtiens de noms d’oiseaux c’est ajouter au paradoxe de la rançon du vainqueur au vaincu, l’arrogance du bourreau envers la victime. C’est commettre une insulte à la culture et une injure à la mémoire.
La démarche haïtienne du premier janvier 2025 telle qu’exprimée par le président Leslie Voltaire, s’inscrit dans un mouvement plus large qui vise à obtenir réparation pour tous les descendants d’esclaves. Mais cette requête est spécifique. Elle concerne l’ordonnance du 17 avril 1825, et le remboursement des versements indus, à un moment où la nation haïtienne est confrontée à une crise majeure qui menace les fondements de l’Etat.
En réponse aux insultes, c’est donc une invitation à l’empathie et à une réflexion d’ensemble sur les responsabilités françaises vis-à-vis de l’ancien empire que lancent les Haïtiens et les Mahorais unis dans la détresse et confondus dans le mépris du jeune monarque…
Paris, ce 6 janvier 2025
Jean Marie Théodat
Directeur du département de Géographie
Université Panthéon-Sorbonne