Aujourd’hui, la rédaction du Quotidien 509 ose aborder un sujet sensible qui interpelle le citoyen lambda : pourquoi le Directeur Général de la Police Nationale d’Haïti (PNH), Rameau Normil, peine-t-il à produire des résultats tangibles en matière de sécurité ? Est-ce la faute du Conseil Supérieur de la Police Nationale (CSPN) ? Existe-t-il un véritable plan de sécurité ?
Un retour sous haute tension
Rameau Normil est à son deuxième mandat à la tête de la PNH, après avoir remplacé Frantz Elbé en juin 2024. Son retour avait suscité un certain espoir parmi les citoyens, convaincus qu’il pourrait corriger les erreurs de son premier passage à ce poste.
Lors de son premier mandat sous l’administration Jovenel Moïse / Joseph Jouthe (août 2019 – novembre 2020), son bilan avait été vivement critiqué. L’ex-Premier ministre Joseph Jouthe lui reprochait publiquement une absence de résultats concrets dans la lutte contre les gangs. Durant cette période, Haïti avait traversé une longue phase de “peyi lòk”, marquée par une recrudescence du kidnapping et l’émergence du mouvement “Fantom 509”. Dans le même temps, la montée en puissance des groupes armés, dont celui dirigé aujourd’hui par Izo 5 Second à Village-de-Dieu, s’était poursuivie sans réelle capacité de l’État à les contenir.
Son premier mandat avait également été marqué par de profondes tensions internes à la PNH, qui avaient abouti à la création des syndicats de police SPNH-17 et SYNAPOHA. Ironie du sort, aujourd’hui, Lionel Lazarre, ancien porte-parole du SYNAPOHA, occupe désormais un poste clé au sein de l’institution policière.
Des alliances politiques fragiles
Normil revient aux commandes en pleine crise sécuritaire avec une mission cruciale : rétablir un climat de sécurité minimum pour conduire la tenue d’élections.
Sa cote de popularité était au plus bas à son arrivée, mais certaines arrestations spectaculaires, comme celles de Magalie Habitant et Victor Prophane, lui ont permis de regagner une certaine crédibilité auprès de l’opinion publique. Cependant, les procédures judiciaires qui ont suivi ces arrestations restent controversées.
Plus tard, les avis de recherche émis contre l’ex-sénateur Nenel Cassis (proche de la Primature) et l’ex-député Alfredo Antoine ont renforcé son image d’un homme voulant agir, malgré les côteris et les nombreuses critiques.
Par ailleurs, Normil s’est rapproché du Conseil Présidentiel de Transition (CPT), en particulier de Leslie Voltaire et Fritz Jean, considérés comme ses principaux soutiens. Ce positionnement a provoqué des tensions avec la Primature, où le Premier ministre Didier Fils-Aimé, chef du CSPN, a publiquement exprimé son insatisfaction face au manque de résultats concrets, malgré les moyens qu’il dit avoir alloués à la PNH.
Une guerre interne entre la PNH et la Primature
Les tensions entre la PNH et la Primature se sont aggravées à plusieurs reprises :
- La nomination de Mario Andrésol : L’ancien Directeur Général de la PNH a été nommé Secrétaire d’État à la Sécurité Publique, mais l’arrêté devant lui conférer plus de pouvoir que le DG de la PNH a été bloqué. Ce bras de fer a exacerbé la rivalité entre la Primature et la Direction de la police.
- La “task force” de la Primature : Une cellule spéciale constituée de plusieurs unités de la PNH a été mise en place pour lutter contre les gangs, sans l’implication directe de Rameau Normil. Cette force a utilisé des drones kamikazes, provoquant la panique chez les gangs armés et obtenant un soutien populaire. Cependant, certaines organisations de défense des droits humains dénoncent un manque de supervision adéquate.
- Une commande de drones retardée : Lors d’une récente conférence de presse, le Premier ministre a présenté une nouvelle commande de drones pour la sécurité, mais ces équipements ne sont pas encore en possession de la PNH. Un scénario similaire s’était déjà produit avec les blindés livrés par les États-Unis, dont la police n’a toujours pas reçu les clés.
Lors de sa rencontre avec le Premier ministre Fils-Aimé, Rameau Normil est apparu vêtu de l’uniforme de la Brigade de Lutte contre le Vol de Véhicules (BLVV). Était-ce un simple choix vestimentaire ou un message politique adressé à la Primature et à l’ambassade américaine ? Toutefois, cette rencontre a marqué une certaine réjouissance de l’opinion publique qui y avait vu l’harmonisation tant souhaitée.
Une force policière sous-équipée et dépassée
L’expert en droits humains des Nations Unies, William O’Neill, lors de sa dernière visite en Haïti, a souligné un problème majeur de la PNH :
« Ils n’ont pas la capacité de garder le terrain sous contrôle, après avoir délogé un gang d’un territoire. »
Avec seulement 9 000 policiers pour une population de 11 millions d’habitants, la PNH est largement sous-dimensionnée face aux gangs a-t-il dénoncé au micro de Onu infos. Bien que 1 100 soldats étrangers aient été déployés dans le cadre de la Mission Multinationale d’Appui à la Sécurité (MMAS), leur impact reste limité.
Où est passé l’argent de la sécurité ?
Entre 2024 et aujourd’hui, Haïti a reçu près d’un milliard de dollars pour renforcer sa sécurité :
- États-Unis : 350 millions de dollars
- Canada : 400 millions de dollars
- ONU Basket Fund
- Livraisons de matériel par la France et Taïwan
Malgré ces financements colossaux, aucune amélioration tangible n’est visible sur le terrain. Où est passé cet argent ? Pourquoi les équipements promis ne sont-ils pas immédiatement opérationnels ?
Un déploiement inefficace des forces étrangères
L’objectif initial du déploiement des forces kényanes était de sécuriser les infrastructures de l’État. Pourtant, ces soldats restent cantonnés sous leurs tentes, alors que des zones résidentielles clés, y compris celles où vivent les diplomates finançant leur mission, tombent progressivement sous le contrôle des gangs.
Pourquoi ne sont-ils pas utilisés pour sécuriser des bâtiments stratégiques ?
Pourquoi ce manque d’initiative dans leur déploiement ?
Une source nous a confié que la mission se plaint de ne pas être réellement impliquée dans la stratégie de sécurité même si deux communiqués conjoints ont été publiés pour rassurer sur la collaboration entre la PNH et la MMAS.
Absence de plan, absence de stratégie
En l’état actuel, aucun plan clair de sécurisation du pays ne semble exister. Des territoires autrefois considérés comme sûrs sont désormais menacés :
- Kenscoff, Turgeau, Pacot, Bois-Verna sont devenus des zones de non-droit.
- Canapé-Vert résiste encore, mais pour combien de temps ?
- Aujourd’hui, Mirebalais dans le département du Centre.
Face à cette situation, une question demeure : Rameau Normil peut-il réellement exercer son leadership sans s’émanciper des tensions politiques et des jeux de pouvoir ?
L’histoire jugera ceux qui ont préféré leurs intérêts personnels à la sécurité du peuple haïtien.
La rédaction